Le Grand Rabbin Albert Guigui Grand Rabbin de Bruxelles

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De passage en Israël, le Grand Rabbin de Bruxelles, Albert Guigui, a bien voulu répondre à nos questions. Outre sa fonction de dirigeant spirituel de l’une des plus importantes communautés juives de Belgique, il est aussi le représentant permanent de la conférence des Rabbins européens auprès des institutions européennes.

 

Le P’tit Hebdo : Pouvez-vous nous décrire la communauté juive de Belgique ?

Grand Rabbin Albert Guigui : Nous comptons environ 45 000 Juifs en Belgique, répartis essentiellement sur deux zones urbaines : Bruxelles (25 000) et Anvers (18 000). La communauté belge est ancienne, consistoriale, et ressemble un peu à la communauté juive de France. Malgré une certaine similitude, ce qui distingue les Juifs belges des Juifs français est la relation de leur État à la religion. En effet, si la France est un pays laïc qui n’apporte donc aucune contribution au développement des religions, la Belgique est un pays neutre. Autrement dit, l’État belge laisse les religions libres d’évoluer sur son territoire mais plus encore il participe à leur développement.

Lph : Comment cela se concrétise-t-il ?

Gd Rabbin A.G : Cela signifie d’abord que les Rabbins, les ‘hazanim ainsi que les aumôniers religieux sont des fonctionnaires de l’État, qui les rémunère et leur fournit leur retraite. Par ailleurs, cette implication de l’État se retrouve dans le système éducatif. Il existe, bien entendu, des écoles juives à Anvers et Bruxelles. L’originalité belge réside dans le fait que dans chaque école officielle, les élèves doivent suivre un cours de deux heures, soit de religion soit de morale. Ainsi chaque élève juif en Belgique, même dans la plus petite ville, reçoit un cours de religion israélite à l’école. Ceci permet à des familles éloignées de tout centre communautaire d’avoir accès à un professeur, qui devient bien souvent leur guide spirituel.

Lph : Quelle est votre définition du judaïsme belge ?

Gd Rabbin A.G : Malgré le nombre réduit de Juifs en Belgique, leur rôle est très important en raison de la présence sur le territoire belge de nombreuses institutions européennes et internationales : Commission européenne, Parlement européen, siège de l’OTAN.

Les Juifs de Belgique sont donc toujours à l’écoute de ce qui se passe dans ces instances, ils sont sollicités, savent se mobiliser et être à la disposition de la communauté juive européenne lorsqu’il le faut. Nous sommes dans une position privilégiée pour faire le lien entre ces différents acteurs.

Lph : Vous avez dû être très occupé par les débats sur la che’hita ?

Gd Rabbin A.G : Il faut savoir que ce débat ne date pas d’hier. Cela fait 35 ans que les instances européennes débattent de ce sujet. D’ailleurs, nous avions participé à la rédaction d’une première directive il y a 25 ans. Aujourd’hui encore nous participons aux rédactions de directives et défendons nos intérêts au sein de l’Union européenne.

Lph : Existe-t-il une réelle menace sur la Che’hita en Europe ?

Gd Rabbin A.G : Il faut bien comprendre que même si nous obtenons une directive de l’Union européenne entre notre faveur, les États membres ont toute latitude pour légiférer comme bon leur semble. Donc, la Che’hita n’est pas menacée au niveau de l’Union européenne à proprement parler. En revanche, si un État membre prenait des décisions contre l’abattage rituel – comme cela a été le cas en Hollande – il risque de se produire un effet domino. C’est pourquoi le combat des Juifs d’un pays est celui de tous les Juifs européens.

Lph : Qu’en est-il de la volonté d’étiquetage de la viande ?

Gd Rabbin A.G : Il s’agit d’une question plus difficile à gérer. Cette volonté trouve sa source dans le souci de protection et d’information du consommateur, légitime et compréhensible en soi. Mais, je vais être clair, si cela était pratiqué, ce serait la fin de la Che’hita en Europe. En effet, une grande partie des bêtes abattues par des cho’hatim regagnent le circuit non Juif : les parties arrières que nous n’avons pas le droit de consommer, mais aussi les bêtes déclarées non casher. Donc, si nous ne pouvions plus écouler ce stock sur le marché, le prix de la viande casher deviendrait inaccessible.

Lph : Le phénomène est donc inquiétant ?

Gd Rabbin A.G : Pour moi, il s’agit d’un VRAI problème car les sociétés protectrices des animaux possèdent des lobbies de plus en plus importants. Je suis scandalisé par l’hypocrisie de cette condamnation qui ne concerne qu’une partie infime de toutes les bêtes tuées dans les abattoirs. En Belgique, cela représente 0.02% alors que les ratés liés à l’étourdissement concernent 6.2% des bêtes ! Les protecteurs des animaux auraient plus à faire avec ce genre de problèmes ! Et je ne parle même pas du fait que l’on s’attaque à un rite qui fait tout, justement, pour ne pas faire souffrir les animaux !

Lph : Les débats autour de cette question et celle de la brit mila ont-ils évolué avec l’augmentation de la population musulmane en Europe ?

Gd Rabbin A.G : L’impact existe, surtout que leurs règles d’abattage ne sont pas les mêmes que les nôtres, de même que leur façon de procéder à la circoncision. Le combat est de plus en plus difficile.

Lph : Pourquoi vous impliquez-vous dans des dialogues interreligieux, notamment avec des Imams ?

Gd Rabbin A.G : Comme tout Juif né dans un pays arabe, j’ai reçu une éducation extraordinaire, à la croisée des religions. Ce dialogue, pour moi, va de soi. En outre, si on veut remédier à la violence de plus en plus présente dans nos sociétés, la meilleure façon est de jeter des ponts entre nous. La violence se nourrit de l’ignorance, des préjugés que nous portons sur les autres.

Lph : N’est-ce pas un peu utopique ?

Gd Rabbin A.G : Oui, c’est exact. Mais vouloir s’enfermer dans les préjugés fait le lit des extrémistes. Nous devons créer une dynamique, c’est un pari sur l’avenir. Nous ne pouvons pas rester sans rien faire ! Je ne dis pas que tout est beau dans le meilleur des mondes mais nous pouvons apporter notre contribution à l’amélioration des relations entre les personnes de bonne volonté.

Lph : Sentez-vous en Europe un climat haineux vis-à-vis des Juifs ?

Gd Rabbin A.G. : Il est vrai qu’en Belgique comme en France, l’inquiétude augmente au sein de la communauté juive. Celle-ci est liée d’une part à une minorité de Musulmans qui s’en prennent ouvertement aux Juifs. Mais il ne faut rien exagérer, la majorité des Musulmans veulent vivre tranquille. D’autre part, et cela m’inquiète davantage, les positions radicales contre Israël deviennent insupportables. C’est un antisémitisme qui ne dit pas son nom et qui émane de toutes les populations, pas uniquement musulmanes. La situation en Europe a changé ces dernières années, l’inquiétude est latente. Cependant, il ne faut pas être alarmiste, la vie se déroule normalement.

Lph : Les Juifs ont-ils un avenir en Europe ?

Gd Rabbin A.G. : Il y a toujours eu une diaspora et nous avons maintenant aussi l’État d’Israël. L’un doit être à l’écoute de l’autre, et l’aider. Les Juifs de diaspora doivent être des ambassadeurs de l’État d’Israël et celui-ci doit aider les communautés juives à se maintenir juives. Notre ennemi commun c’est l’assimilation. Si l’avenir des Juifs en Europe est menacé c’est davantage en raison de l’assimilation que de l’antisémitisme. La che’hita ou la brit mila sont menacées par les instances politiques et juridiques mais je ne crois pas que ces pratiques seront interdites un jour. L’assimilation est beaucoup plus grave car elle est pernicieuse, on ne se rend pas compte de ses effets et de son ampleur. Nous devons chaque jour faire ce qui est en notre pouvoir pour préserver notre identité juive.

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