Docteur Michaël Wygoda Spécialiste du droit hébraïque

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En cette veille de Yom Kippour, les notions de justice et de pardon apparaissent centrales. En effet, notre sort est  »signé » après une journée passée à implorer le pardon d’Hachem, et ce sans oublier notre devoir d’aller vers notre prochain.

Michaël Wygoda, en Israël depuis 1978, est docteur en droit, directeur du département de droit hébraïque au ministère de la Justice à Jérusalem. Il nous éclaire de son expertise sur les liens entre rendre justice et obtenir le pardon.

 

Le P’tit Hebdo : En quoi consiste votre fonction au ministère de la Justice ?

Dr Michaël Wygoda : Je suis sollicité par les différentes instances législatives et gouvernementales pour présenter l’avis de la tradition juridique juive dans le cadre de l’élaboration de certaines lois ainsi que dans le cadre de la jurisprudence. J’ai par exemple été saisi par la commission Shamgar, au lendemain de la guerre du Liban, sur la question du rachat des prisonniers. Je travaille également souvent sur des problématiques d’éthique médicale (dons d’organes, responsabilité civile du corps médical ou question de la fin de vie). Sur tous ces sujets, et bien d’autres encore, il est crucial que dans l’État d’Israël, qui est défini par la loi comme un État « juif et démocratique », l’approche juive soit prise en considération.

Lph : La Techouva constitue-t-elle un rachat total du fauteur ?

Dr M.W. : La notion de Techouva est fondamentale dans la tradition juive. Il s’agit d’une liberté, que seul l’homme possède, de faire le mal, de décider ensuite de changer sa conduite et de faire le bien. L’homme n’est pas conditionné mais libre, donc libre aussi de changer. Le Rambam souligne le pouvoir extraordinaire de la Techouva qui transforme un mécréant en  »tsadik ». Donc oui, aux yeux de D’ieu, la Techouva suffit pour se racheter. Je précise que l’on parle d’une Techouva sincère et complète, avec regrets et la ferme résolution de ne plus retomber dans ses travers.

Lph : Ce rachat est-il aussi valable aux yeux de la société ?

Dr M.W. : Tous les décisionnaires s’accordent à dire que la Techouva n’exempte pas de la sanction pénale que le fauteur encourt selon la loi de la Torah. Mais la Techouva peut être prise en compte dans la justice des hommes (Din Hamele’h) : dans ce cadre, des regrets sincères pourront atténuer la sanction pénale.

Lph : La justice des hommes compléterait-elle celle de D’ieu ?

Dr M.W. : À côté de la stricte règle halakhique, le Din Torah qui prévoit des sanctions parfois très graves en fonction de la faute commise, il y a ce qui est appelé le Din Hamele’h. Il s’agit de la loi du souverain, autrement dit, de la loi de la société dans laquelle nous évoluons. Cette loi de l’autorité publique n’est pas forcément similaire à celle de la Torah. Cependant, le principe de souveraineté nationale existe dans la Torah et nous enseigne que le souverain a autorité de sanction pour le bien et l’ordre public. Cela est vrai même si les comportements réprimés ne le seraient pas par la hala’ha et même si toutes les conditions prévues par les Textes ne sont pas réunies. Et c’est dans cadre, que la Techouva peut être prise en compte.

Lph : Pourquoi deux systèmes judiciaires ?

Dr M.W. : Le système idéal est celui de la Torah. Mais il est très difficile à appliquer tel quel. D’où la nécessité d’un système de loi parallèle. C’est la situation que nous avons en Israël, pays qui possède un cadre de lois pénales propre, et ce en toute légitimité au regard de la Hala’ha.

Lph : Payer sa dette selon la justice, cela suffit-il pour être pardonné ?

Dr M.W. : Nos Sources discutent beaucoup de la question du statut du fauteur, une fois qu’il a subi la punition qui lui était infligée. Le principe fondamental concernant la transgression des mitsvot est celui du repentir total et donc du pardon. En effet, il nous est interdit de rappeler ses fautes à une personne qui a fait Techouva. Ainsi, le Talmud remarque que le texte de la Torah appelle  »frère » celui qui aura été ‘hayav malkout (39 coups) une fois sa peine subie. La Techouva doit permettre la réinsertion dans la société. Ce retour est même vivement encouragé par nos textes, certaines règles juridiques étant aménagées pour le permettre, comme par exemple la célèbre « Takanat hashavim » qui permet dans certaines circonstances de payer un dédommagement pour un objet volé lorsque sa restitution serait trop difficile.

Lph : Ce principe de réinsertion se retrouve-t-il dans la justice des hommes ?

Dr M.W. : Tout à fait. La loi israélienne reprend cette idée centrale des règles juridiques juives. En effet, une loi relative au casier judiciaire des délinquants prévoit qu’après un certain nombre d’années, et en fonction de la gravité du délit, la faute est effacée du casier. Par ailleurs, plus le temps passe, plus le nombre de personnes ayant accès à ce casier judiciaire se restreint. En matière de pardon, l’approche se veut la plus souple possible pour permettre à tout un chacun de se réinsérer dans la société.

Lph : Est-ce vrai aussi pour les personnes publiques ?

Dr M.W. : En ce qui concerne les personnes publiques, les choses sont différentes, parce qu’elles doivent être dignes de confiance et être un exemple pour la société. Ce  »pardon », cette réinsertion n’est pas automatique. Dans nos Sources, deux paramètres sont pris en considération : la gravité de la faute et l’importance de la fonction occupée par le fauteur. En fonction de l’évaluation de ces deux points, la personne pourra ou non réintégrer sa fonction publique et reprendre une vie  »normale » après avoir purgé sa peine.

Lph : Comment gère-t-on le pardon dans le cadre de conflits entre deux personnes, sans nécessairement encourir une sanction pénale ?

Dr M.W. : La question est épineuse. Maïmonide nous enseigne que pour être pardonné par D’ieu, il faut d’abord se faire pardonner par son prochain. La tradition nous enseigne de ne pas être cruel et d’accorder notre pardon à celui qui nous a blessé. Comment demander à D’ieu une clémence dont nous serions incapables de faire preuve ? Toutefois, il est clair que la réponse ne va pas de soi, parce qu’elle dépend de la nature et de la gravité de la querelle. D’un côté, les conflits inhérents aux relations humaines sont d’autant plus difficiles à gérer que les personnes sont proches. Mais de l’autre, le pardon exige un sentiment de proximité, d’amour même. Ainsi, la possibilité de pardonner est d’autant plus grande que les personnes en cause sont proches et animées par l’amour.

Lph : Comment percevez-vous les organismes rabbiniques qui s’éloignent quelque peu de l’approche traditionnelle de la hala’ha (tout en restant fidèles aux textes) ?

Dr M.W. : Si vous faites allusion à des mouvements tel Tsohar par exemple, je ne crois pas qu’ils s’éloignent de l’approche traditionnelle, je crois plutôt qu’ils réagissent de façon salutaire à des tendances intégristes et radicales. La Teshouva n’est pas seulement un retour en arrière, c’est aussi une possibilité d’aller de l’avant. Le Rav Kook la décrivait comme un mouvement fondamental à la source de la Création et donc de l’avenir. Corriger, perfectionner sont des comportements qui font partie de la Teshouva. Pour ma part je salue donc ces mouvements. La société avance, il est nécessaire de faire coïncider la vérité éternelle qu’est la Torah, avec ce qui change dans ce monde. Cela peut paraître paradoxal mais c’est cela aussi la Teshouva.

Lph : Quel vœu formulez-vous pour 5773 ?

Dr M.W. : Si je pouvais en exprimer un dans mon cadre professionnel ce serait l’espoir d’un retour et d’une attention grandissante dans la société israélienne pour ce que notre tradition peut lui apporter.

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