Salman Rushdie était à Paris cette semaine pour le lancement de son autobiographie, Joseph Anton. Il y raconte sa vie d’homme traqué et s’interroge sur les causes de la régression de l’Islam. Dans des termes qui rappellent ceux de l’islamologue Bernard Lewis, il estime que quelque chose, récemment, « a mal tourné » dans le monde musulman. Coïncidence : au même moment, toutes nos ambassades à travers le monde musulman étaient en état d’alerte maximal ; le ministère des Affaires étrangères craint que l’un de nos diplomates ne connaisse le sort de Christopher Stevens à Benghazi. D’autant que Charlie Hebdo, qui brocarde chaque semaine le christianisme, a osé se moquer des réactions paranoïaques, déclenchées à travers le monde musulman, par un bout de film assez minable qui se balade sur le net…
Si vous osez écrire que nous sommes des bigots intolérants, violents et moyenâgeux, nous vous tuerons… Pour administrer, aux yeux du monde entier, la preuve que vous aviez raison ? Le « contrat » – comme on dit chez les gangsters – a été augmenté de 500.000 dollars. La Fondation du 15 Khordad (iranienne) porte à 3,3 millions de dollars la « prime » attribuée à quiconque tuera l’écrivain blasphémateur. Avec un cynisme déconcertant, le boss du gang, l’ayatollah Hassan Sanei, déclare : « Tant que l’ordre historique de Khomeiny de tuer l’apostat Salman Rushdie n’aura pas été exécuté, les attaques contre l’Islam, tel que ce film offensant le prophète continueront. » Il s’agit bien, au sens propre, de terroriser ; de faire taire les critiques, en faisant courir, à leurs auteurs, le risque de leur coûter la vie. La classe politique française, la gauche au pouvoir en particulier, se trouve dans une situation très inconfortable. Elle est culturellement anticléricale. Pour d’assez mauvaises raisons : afin de dissimuler tout ce qui opposait le radicalisme, (individualiste et favorable à la dissémination de la propriété) au socialisme (hostile à l’individualisme comme aux propriétaires) ; elle a trouvé la synthèse dans la dénonciation du cléricalisme. Mais voici que se dresse un cléricalisme nouveau, bien plus rétrograde que la vieille Église catholique ; et une partie de la gauche entend qu’on « n’abuse pas » de l’esprit critique, qu’on tienne compte « des circonstances », et de la « susceptibilité » particulière des Musulmans…
Auraient-ils donné les mêmes conseils à Voltaire ? À Anatole France ? Nos sociétés matérialistes ont besoin de garde-fous spirituels. Croire en un Dieu unique préserve en tout cas de la tentation d’ériger l’État, la nation, la race ou la classe en un absolu qui n’aurait de comptes à rendre à personne. En Europe, nous avons bâti notre liberté et notre prospérité sur un partage clair entre ce qui revient aux religions et ce qui relève de la politique. Jusqu’à présent, l’Islam a refusé cette coupure. C’est pourquoi l’esprit critique, indispensable au progrès des sciences et de la société, n’y brille pas. Aujourd’hui, nous sommes testés. Si nous acceptons la criminalisation du « blasphème » (envers la seule religion musulmane, bien entendu), un pied aura été glissé dans la porte qui ouvre sur la théocratie.
Brice Couturier
Chroniqueur à France Culture