Existe-t-il un lien entre la prophétie et la tefila ? Il est apparemment assez difficile de comprendre le rapport dans l’ordre de D. à Avimélekh de rendre Sarah à Avraham, son époux. « Et maintenant, restitue l’épouse de cet homme, car il est prophète ; il priera pour toi et tu vivras. Et si tu ne la rends pas, sache que tu mourras, toi et tous les tiens ! » (Genèse 20, 7). Si Avraham n’était pas prophète, son degré spirituel ne suffirait-il pas à sa prière, bien qu’elle n’ait rien de prophétique ? Demandons-nous à des tsadikim de prier pour nous parce que ce sont des prophètes ou parce que leurs mérites peuvent franchir les portes de la miséricorde ? Et moi-même, un simple Juif : étant donné que je ne suis pas prophète, ne puis-je pas… ou ne suis-je pas tenu de prier ?
Nous ne pouvons nullement ignorer le sens littéral du verset : qui est-ce qui prie ? Le prophète ! Ceci constitue le point de discorde entre le judaïsme et les autres religions. Si nous ne saisissons pas cette idée et que nous ne l’intégrons pas, nous aurons du mal à prier et même celui qui prie laissera échapper le secret enfoui dans la tefila.
L’homme s’est vu décerner le titre d’ « être parlant ». Onkelos traduit le verset de la Torah qui définit l’homme « et l’homme devint une âme vivante » (Genèse 2, 7) par « … un esprit parlant ». Alors quel est le but de la parole humaine ? La communication sociale ou la formulation de contenus surpassant sa réalité ?
Toutes les religions prêchant une foi obscure préconisent diverses méthodes qui se regroupent dans l’idée que l’homme en quête de communication la trouvera essentiellement dans son rapport avec les mondes suprêmes, c’est-à-dire avec D.. La parole change d’adresse : au lieu de diriger un homme vers un autre, on l’oriente vers l’Éternel. Par conséquent, il devient nécessaire de fixer un ordre du jour autour de thèmes liés à l’existence de l’homme et à sa vie sur terre. En fait, c’est justement là que se situe le point faible de ce système. Pour parler et communiquer, il faut être deux. L’aspiration de l’homme à entretenir un dialogue avec le Maître du monde ne suffit pas pour que D., béni soit-Il, participe à la discussion.
Pour établir un dialogue entre l’homme et D., l’initiative doit provenir d’Hachem. Si le Créateur ne se tourne pas vers l’être humain, la prière ne peut avoir lieu. Lorsque D. parle à l’homme, cela s’appelle de la prophétie. Quand l’homme doit répondre à D. parce que Celui-ci s’est adressé à lui, sa réponse s’exprime par la prière. C’est pourquoi, la tefila ne peut être que postérieure à la prophétie, comme l’indique le verset mentionné ci-dessus. La prière constitue la commutation de la prophétie au niveau humain. Toutes les prières du peuple juif sont basées sur des prophéties. S’il n’y avait pas eu de prophétie relative à la reconstruction de Jérusalem, nous ne réciterions pas trois fois par jour la bénédiction « Béni sois-Tu, Éternel… Qui reconstruis Jérusalem ». Sans l’annonce prophétique concernant le rassemblement des exilés, nous ne prononcerions pas la prière « … Qui rassemble les personnes égarées de Son peuple Israël », etc.
Ceci est le premier enseignement autour du thème de la prière que le Maître du monde transmet à l’humanité via Avimélekh : tu veux vivre, rester en bonne santé ? Bien sûr que c’est possible, mais non pas parce que tu le demandes. C’est uniquement si, déjà avant qu’il ne le Lui demande, D. veut que l’homme vive, que l’on peut prier dans ce sens. Dans ce cas, seul le prophète, qui intègre la prophétie divine, est capable d’implorer pour qu’elle se réalise sur l’existence terrestre : « C’est un prophète et il priera pour toi et tu vivras… ».
Cela signifie donc que nous venons d’apprendre une grande leçon sur les lois relatives à la tefila : la personne qui prie doit appartenir au peuple de la prophétie et adhérer au contenu des prophéties. Si nous n’assimilons pas cette règle fondamentale, nous risquons d’avoir du mal à accomplir ce commandement. Avant de prier, nous devons écouter la prophétie afin de savoir quoi et de quelle manière répondre à D.. Les propos de Rabbi Yossef Karo au sujet des lois relatives à la tefila sont fantastiques (chap. 98, loi 1) : « La personne qui prie doit penser au sens des mots qu’elle prononce, se représenter l’Esprit divin auprès d’elle et écarter toutes les pensées l’obsédant jusqu’à ce que son esprit et son aspiration soient clairs dans sa prière. [Elle doit] s’imaginer parler à un roi humain, auquel cas elle préparerait ses propos et les prononcerait avec enthousiasme afin de ne point commettre d’erreurs ; à plus forte raison devant le Roi des rois, le Saint béni soit-Il, Qui inspecte toutes les pensées. C’est ainsi qu’agissaient les gens pieux et les hommes d’action qui s’isolaient et priaient avec une telle ferveur qu’ils parvenaient à se défaire de la matérialité et à contrôler la puissance intellectuelle, atteignant quasiment le degré de prophétie. Si une autre pensée lui vient à l’esprit lorsqu’elle est en train de prier, elle s’arrêtera jusqu’à ce que [cette pensée] la quitte et devra penser à des choses qui assouplissent le cœur et l’orientent vers son Père Qui est au Ciel et elle ne pensera pas à des futilités. »
Il s’agit là véritablement d’un travail, le travail du cœur… Au travail !
Rav Moshe Peretz
Traduit par Arielle Kouchnir